
Une bourrasque de vent. De l'air frai qui s'échappe d'une
fenêtre ouverte pour la première fois. Une fenêtre ouverte sur le
monde extérieur, sur la liberté. Liberté entravée par des barreaux
verticaux. Une femme qui saute à terre. Mais le papier est déjà
trop loin. Elle rampe. Le plus vite qu'elle le peu. Mais le papier
est déjà trop loin. Elle fait un bond au sol. Mais c'est trop tard.
Le papier est déjà trop loin. De l'autre côté.
***
- Il … a avan ... avançait … v vers
… moi … et … j a ai m mais … j'aimais
… ça. Il avançait vers moi et j'aimais
ça. Cha que
… pas … le … r ra p pr pro chait rapprochait
… un … peu … plu plus … de … l e
ê ?! t r e … Chaque pas le
rapprochait un peu plus de … Dis GranMa, la
petite avait dévalé l'escalier à toute vitesse. Elle tirait
maintenant sur la manche de sa grand-mère,
Dis GranMa, j'arrive pas à
lire ce mot, regarde, je le connais pas. Tu peux m'aider dis,
s'il-te-plaît.
- Espérance, quoi
encore ? Fais voir... C'est pour l'école ?
La petite avait fait un signe de la tête
pour dire que non. Elle avait tendu la feuille aux écritures
manuscrites difficiles à déchiffrer pour son âge.
Alors c'est quoi ? Fais moi
voir ça, quel mot ne connais-tu pas ? Oui, cette
femme parlait bien. Elle était issu d'une bonne famille. Avait
toujours vécu dans la richesse, le non-dit, la politesse, la
soumission. Elle n'avait jamais manqué de rien, pourtant une
multitude de choses passées lui manquaient.
- Celui là GranMa. Elle avait posé son doigt sur la feuille afin
de lui désigner le mot qui la gênait.
- Et bien, c'est
pourtant si simple, un « e » avec un accent circonflexe,
combien de fois vais-je devoir te redire que ce n'est que le son
« è ». Suivi d'un « t » un « r » et
un « e », ça donne être. Être, tu sais ce que ça
signifie. Ou alors es-tu trop stupide pour savoir cela
? La petite s'était concentrée pour ne pas
laisser la pluie sortir de ses yeux. Elle les avait levé au
plafond. S'était imaginée une dizaine de soleils invisibles qui lui
auraient séché les pupilles. Pendant ce temps, la grand-mère
avait commencé la lecture de la feuille de papier. Très vite, elle
avait compris. Une expression de colère s'était affichée sur son
visage. Du dégoût, oui, si on regardait bien, le dégoût y était
plus important que la colère. Au fond des ses yeux, quelques
gouttes de tristesse. Mélancolie, douce mélancolie. Colère, rage,
rage sauvage. Une claque partit, puis deux. Elle fouilla dans sa
poche. L'objet désiré y trônait encore. La petite ne sut retenir la
pluie. Après tout, il n'y avait que Dieu qui savait contrôler ces
éléments. Mais Dieu, elle n'y croyait déjà plus. Parce que si un
Dieu existait, n'importe lequel en qui vous croyez, il lui aurait
donné un père et une mère. Non GranMa et GranPa. GranMa, cette
GranMa ouvrit la bouche en un rictus, des postillons en furent
éjectés quand elle commença à parler. Crier. Elle
criait. Où
es-tu allée chercher ce papier. Tu es montée ?! Hein c'est ça
petite sotte. Non, sotte c'est trop peu pour toi. Tu n'es qu'une
imbécile. Une petite ignorante, une
incapable !! Elle avait
appuyé sur ce dernier mot, cette insulte. Parce qu'aujourd'hui,
elle s'en fichait d'être blesssante, d'être juste, ou de ne pas
l'être. Sa petite fille lui avait désobéi. Du moins, c'est ce
qu'elle croyait. Parce que non, elle n'avait pas ouvert cette porte
interdite à franchir. Puisque la clef était toujours dans la poche.
Elle n'avait pas non plus parlé à la femme avec qui toute
communication était interdite. Elle ne lui avait rien demandé. La
feuille était juste passée sous la porte. Elle n'avait pas non plus
demandé les deux gifles qui allaient suivre ainsi que les mots de
plus en plus durs. Six ans était trop jeune pour se rendre compte
que la vie n'est pas qu'un conte de fée. Pour perdre son innocence,
vous direz-vous. C'est ce que pensait Espérance elle
aussi.
La feuille avait continué sur sa lancée et
été tombée au sol une dernière fois. Aucune de GranMa ou Espérance
n'avait cherché à la récupérer. Elle était bien où elle était. Avec
la poussière, les saletés et microbes qu'apportait le vieux parquet
de cette grande et vielle maison. Maison trop grande pour une si
petite famille. Trop vielle pour une fille de six ans qui voudrait
vivre comme ses copains et copines. Ou plutôt qui aurait voulu
vivre une enfance un peu plus longue. Remplie de joie, de rire.
Accompagnée par ses parents. Mais Espérance n'avait pour famille
que ses grands-parents. Grands parents qui avaient choisi ce prénom
pensant que l'espoir viendrait avec cette enfant. Mais comme le
disait si souvent Rose-Marie à la petite,
« Ta
maman est morte quand ton papa est mort. Et puis, elle est morte
une deuxième fois quand toi tu es morte. »,
tout espoir était donc perdu...
Il avançait vers moi et j'aimais
ça. Chaque pas le rapprochait un peu plus de l'être que j'appelais
moi et j'aimais ça. J'aimais sentir ses mains courir sur mon corps,
son souffle chaud se faufiler à travers mes cheveux pour parvenir à
ma nuque. J'aimais ses yeux qui se fixaient sûrement sur moi mais
que je ne voyais pas. J'aimais quand les pointes de ses longs
cheveux peut-être noirs me picotaient la poitrine, quand il la
chatouillait du bout de sa langue. J'aimais la chaleur de son corps
quand il le blottissait contre le mien. Mais
ils
n'avaient pas le droit de
faire ça. J'aurais aimé sentir le sang chaud sortir de mon corps
encore une fois et lui couler entre les doigts. J'aurai aimé qu'il
le sente glisser contre sa peau, qu'il sente mon souffle se
saccader, qu'il sente mon corps se dérober de ses bras et glisser
contre le mur en pierre grises, j'aurais aimé qu'il me rattrape
avant que je ne touche le sol et qu'il me dise une dernière fois
qu'il m'aimait. Mais ils n'avaient pas le droit de lui faire ça. Il a
senti le sang chaud sortir de son corps pour la deuxième fois et me
couler entre les doigts. Je l'ai senti glisser contre ma peau
refroidie par la température de cette saison, j'ai senti son
souffle se saccader au creux de mes lèvres, j'ai senti son corps se
dérober et qu'il ne m'entourait plus de ses bras musclés, j'ai
senti qu'il a glissé contre le mur en pierres grises et j'aurai
aimé le rattraper avant qu'il ne touche le sol, mais je n'ai pas
pu, la force me manquait, alors je me suis baissée et je lui ai dit
que je l'aimais, pour la première fois, son cœur ne battait
déjà plus. Mais ils n'avaient pas le droit de me faire
ça.
"Le syndrome de Stockholm semble être une
manifestation de l'inconscient, poussé par le premier but de
l'homme : la survie. En effet, en s'attirant une sympathie
envers l'agresseur, l'agressé s'éloigne petit à petit du danger,
sachant contrôler, même inconsciemment, les émotions de
l'agresseur. Ce qui lui vaudra peut être l'épargne de sa vie au
profit d'une pacification pouvant être poussée à une
fraternisation."
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